ODES au CIRON 

du XVIIe siècle: 1678 et 1680

De Jean Benech de Cantenac

 

 

présentées
 par 

M. Pierre COUDROY de LILLE.

 

Publiées dans les Cahiers du Bazadais  N° 130
B.P. 34   33430 Bazas. 
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Le Ciron, cette jolie rivière du Bazadais qui tantôt paresse dans des lits sablonneux tantôt s'enfonce dans des gorges calcaires qui permettent à des châteaux de se mirer dans ses eaux, a tenté plusieurs poètes d'hier et d'aujourd'hui.

 

Long d'environ 80 kms, il prend sa source en Lot-et-Garonne dans les marais de Lubbon et termine son cours en apothéose puisque c'est à lui qu'on doit la liqueur d'or du Sauternais : il propage le botytris cinerea facteur de la pourriture noble grâce à la fraîcheur de ses eaux en automne.

 

Chez un poète bordelais du XVIIe siècle, Jean Benech de Cantenac, nous avons trouvé deux odes au Ciron différentes, l'une de 1678, l'autre de 1680, joliment tournées, élégantes, "galantes" en tout.

 

Jean Benech de Cantenac connaissait bien le Ciron car son frère possédait le château de Solon à Preignac, il venait s'y reposer des fatigues de la grande ville dans le calme d'une nature paisible, où il trouvait l'inspiration poétique.

 

Ses odes étaient adressées à des demoiselles, des muses bordelaises qu'on suppose charmantes, qui suscitaient ses vers quelque peu précieux.

 

Poète, il l'était, on peut même le qualifier de meilleur poète bordelais du temps de Louis XIV. Ses écrits sont découverts et étudiés depuis peu, son talent apparaît grâce à des chercheurs comme le professeur Aulotte ou madame Anne-Marie Clin-Lalande.

 

Mais la vie de Benech de Cantenac est bien curieuse, c'est un roman d'un bout à l'autre. Il naît à Bordeaux vers 1630, protestant, d'une famille huguenote riche et bien implantée dans l'administration du temps : son père, Hélie Benech, est contrôleur général du domaine du roi en Guyenne, un de ses oncles, Antoine Benech, secrétaire de la chambre du roi, son cousin germain Jean Batailley, secrétaire à Paris de l'ambassade d'Angleterre et de Hollande.

 

Jeune homme, il part en campagne dans la cavalerie, c'est un cadet de famille : on le trouve chef de la cavalerie d'Henri Charles de la Trémoille, prince de Tarente, au service de la Hollande ; c'est l'aventure, les voyages dans les années 1650/1660. 

 

Puis il se convertit à la religion catholique, reste quelques temps religieux dans l'ordre de la Merci dont il ne semble pas avoir gardé un bon souvenir... Et le voilà de retour à Bordeaux où il ajoute à son nom celui de Cantenac, son père ayant acheté la co-seigneurie de ce village médocain.

 

Que faire dans la grande ville ? Il compose des poésies, des satires, des épigrammes qu'on a du mal à lui attribuer car il ne signe pas toujours, ou seulement avec ses initiales B de C. On lui prête des poèmes «gaillards» qu'on prête aussi à Corneille... Alors qu'il approche la cinquantaine, il se décrit ainsi :

 

"Je suis d'une taille fort médiocre... j'ai le visage assez plein, mais un peu ovale, le front grand et relevé, les yeux bruns et assez grands ... j'ai la voix mauvaise et discordante... je suis d'un constitution fort robuste ... les voyages que j'ai faits depuis quatorze ou quinze ans et les fatigues que j'ai souffertes ont peut‑être contribué à me faire bien porter ... "

 

Donc ce n'est pas un Adonis ; il nous dit qu'il a une robuste santé. Passionné par les belles lettres, il est lecteur et auteur de la revue à succès du temps le Mercure galant, ce qui le suppose en relations avec les ruelles parisiennes. Et sans doute tombe-t-il amoureux d'une belle bordelaise dont les initiales sont M. D. F. que nous avons pu identifier avec Marguerite de Ferron pour laquelle il compose un ouvrage publié en 1676 Les Marguerites chez le libraire bordelais Jacques Mongiron-Millanges.

 

C'est un élégant badinage où les fleurs jouent un rôle essentiel, un peu à l'imitation de la célèbre «guirlande des marguerites» pour Marguerite de Navarre, genre apprécié autrefois où la jeune femme est comparée à une marguerite des prés.

 

Cette demoiselle intelligente, vive, sportive, célèbre à Bordeaux par sa beauté et son intrépidité lui répond, et c'est l'objet d'une deuxième publication "Le Mercure dolant", daté de 1678.

 

C'est un drame : toutes les espérances qu'on fondait sur elle se sont évanouies, elle est décédée à 22 ans, victime sans doute de ses poumons qui n'ont pu supporter sa trop grande vitalité. Notre chevalier est inconsolable, il réunit dans cet ouvrage le courrier reçu et expédié, en prose ou en vers, avec des petits poèmes galants, dont l'Ode au Ciron.

 

Il y a toute l'histoire de la maladie et de la disparition de sa muse, les rapports avec ses médecins, ... C'est tout un mode de vie bordelais qui apparaît, avec la vie à la ville et celle à la campagne ; le professeur Paul Roudié avait parfaitement saisi l'intérêt de ce document bordelais unique en son genre.

 

Ce Mercure dolant est douloureux à lire, c'est un cri de détresse, Benech de Cantenac a rassemblé "à chaud" toute cette correspondance à la disparue, et il atteint des accents poignants.

 

Inconsolable il l'était sûrement... cela ne l'empêche pas de publier en 1680 deux ans après, dans l'Année galante un recueil de vers et de prose dédié à Mademoiselle d'O par le Sieur DC, toujours chez Jacques Mongiron-Millanges ; c'est très charmant, on y retrouve les fleurs personnalisées, la joie de la nature, la vie à la campagne preignacaise, et une seconde Ode au Ciron. Cette Mademoiselle d'O est probablement une Mademoiselle d'Ornano.

 

Puis Jean Benech de Cantenac prend une autre orientation. Il entre en religion, fait sa théologie, est ordonné prêtre, obtient un petit prieuré en Limousin qu'il permute en 1691 avec une charge canoniale au chapitre cathédral Saint-André de Bordeaux. Notre amoureux est rangé.

 

 

Une fin bien édifiante, mais il continue d'écrire et il publie à Amsterdam vers 1705 un recueil, qui est aussi rare que les précédents Satyres nouvelles de Monsieur Benech de Cantenac, chanoine, où il montre une grande originalité de pensée et réelle clairvoyance dans les erreurs de son temps, les défauts d'une société contrainte et vieillissante.

 

C'est un petit ouvrage de 89 pages excellent, d'une parfaite versification, nous trouvons des satyres, des épigrammes, des réflexions, des requêtes, des madrigaux, sur des sujets très variés. Il y a là une morale réelle, mais absolument pas de convenance, l'auteur manifeste une grande indépendance d'esprit,... c'est peut-être pour cela que le petit ouvrage fut imprimé en Hollande.

 

En 1712, le chanoine cède cette charge à son neveu Théodore Calandrini, curé de Saint-Seurin de Cadourne et il meurt en 1714. Il est inhumé dans la cathédrale dans la sépulture des chanoines, le 30 août 1714.

 

Mais revenons à nos Odes sur le Ciron, l'une de 1678 adressée à Marguerite de Ferron, l'autre de 1680 pour Mademoiselle d'O. Les deux ouvrages sont à clés et à pseudonymes, l'auteur s'y nomme chaque fois Cléandre, ses muses, Iris, pour Marguerite et Sylvie pour Mademoiselle d'O.

 

Les personnages à clés, médecins et autre, n'ont d'ailleurs pas tous été identifiés avec certitude. Le nom de Cléandre se rapproche de celui de Cléanthe, nom d'un philosophe stoïcien antique qui succéda à Zénon d'Elée, et de celui de Cléante, un personnage raisonnable du Tartuffe de Molière, joué pour la première fois en 1664.

 

Pierre COUDROY de LILLE

 

              

 

CLEANDRE AU CIRON

 ODE.

 

Petit fleuve coulant d'un mouvement tranquille,

Que je te voy passer heureusement tes jours !

La Nature pour toy se montre bien civille

Elle ne presse point ny n'arrette ton cours

 

D'un bruit toujours égal et d'un murmure sourd

Ton Onde toujours pure à toy même s'échape,

L'Astre amoureux de toy la suit comme elle court

Et fait briller tes eaux du rayon qui les frape

 

Ton lit toujours  plenier est une sure couche

On tu roules sans trouble et tes jours et tes nuits,

Il n'est tien d'insolent qui t'aborde ou te touche

Et tu vis à l'abry des amoureux ennuys

 

L'avare matelot ny l'importun pêcheur

De la rame ou du rhé ne troublent point ton Onde

De même qu'en ta source on te voit par tout pur

Et tu ne portes rien de prophane ou d'immonde

 

Les Corbeaux, les Hérons de tes eaux sont indignes

Ces écumeurs de Mer n'approchent point de toy

Tu soufre seulement les Pluviers et les Cignes

Parce que ces oyseaux vivent de bonne foy.

 

Tes petits Habitants se jouent sous tes flots

D'autres sous ton gravier creusent leur domicille

Tous selon leur instint y vivent en repos

Comme des Citoyens en une bonne Ville

 

Que de pocessions de tes eaux encernées

Donnent à tes voisins d'agréables séjours !

Tu fais en te jouant des Isles fortunées

Et des peuples heureux par tes obliques tours

 

Le long de ton Canal sur tes bords toujours verts

On voit a double rang des Sapins et des Saules

Qui semblent estre nez avecque l'Univers

Et soutenir les Cieux sur leurs vastes épaules

 

Aussy de tes Cristaux leurs racines beignées

Ont de tout temps gardé quelque chose de saint

La fureur de l'Acier et celle des cognées

Sont de noirs attentats qu'elles n'ont jamais craint

 

Tout brille autour de toy, tout y plait, tout y rit,

Tu fais mille plaizirs sans retarder ta course

Et ces Biens ont un fond qui jamais ne tarit

Non plus que les Ruisseaux qui coulent de ta source.

 

On sent à ton abord un certain Air qui pousse

Avecq un doux parfum un ambre toujours fraix

Et cette odeur qui flate et si tandre et si douce

Se fait de tes vapeurs et des fleurs du Marez

 

Tous les charmes, enfïn, du Fleuve Elizien

Quelques  touchans qu'ils soient n'ont rien qui te surmonte

Et si son doux séjour n'estoit comme le tien

Les bien-heureux Héros n'en fairont pas de cote.

 

Petit Fleuve enchanté qu'un doux torrent entraine

Arrette toy de grace, ou tu verras Iris

Parle luy de ma part et dis à cette Helene

Que son eloignement fait mourir son Paris

 

Que les maux qu'elle sent m'ont presque démonté

Qu'on me plaint me voyant d'un changement estreme

Que je ne puis guerir quavecque sa santé

Et qu'a mon amour prez je ne suis plus le même

 

Que ses Orges, son Lait et tout ce qu'on ordonne

Sont a n'en pas uzer des secours superflus,

Puis qu'elle dit souvent quelle n'ayme personne

Du moins pour se guerir qu'elle s'ayme un peu plus.

 

Dy luy combien je sents mon esprit abbatu

De veoir que d'elle‑même ayt si peu d'estime

Et qu'elle dans son sens se fasse une vertu

De ce qui dans le mien passeroit pour un crime

 

Qu'elle peut de bon droit et sans paroitre vaine

Elle même estimer jusques ou va son prix

Et croyre francbement sans se faire son prix

Qu'une Helene toujours est digne d'un Paris

 

Enfin, si tu la vois et si tu l'entretiens

Mon cher, dy luy qu'elle est la merveille de Guyenne

Et comme on ne voit point d'attraits comme les siens

Qu'on ne voit point aussy d'amour comme la mienne.

 

 

La réponse d'Iris est jolie, et se trouve en accord galant avec le "poulet" envoyé par Cléandre.

 

 

Il est bien dommage que vous ne vous avisiez de faire parler le Gange le Danube ou l'Euphrate, je m'imagine que vous leur feriez dire de belles choses   puisque vous avez si bien réussi à instruire un petit fleuve qui m'a débité votre compliment du meilleur air du monde et lequel j'ai reçu avec beaucoup de plaisir.

 

Je suis fort trompée si vous n'aimez mieux la coquetterie que la gravité et si vous ne faites mieux vos affaires avec les petits ruisseaux qui se coulent à la dérobée qui portent les poulets et les Lettres sans être aperçus, que non pas avec ces grands bras de mer qui ne portent que de lourdes machines et qui ne marchent qu'à grand bruit.

 

J'ai voulu charger le petit fleuve de cette réponse, mais il m'a dit qu'il ne pouvait pas remonter vers sa source ni changer sa route, que Neptune lui avait commandé de se rendre à petites journées vers les côtes de Mauritanie et de courir les mers de Madagascar jusqu'à nouvel ordre. J'ai cru sur ce pied là qu'il valait mieux mettre ma lettre à la Poste. Je bénis la maladie de notre pays sans laquelle vous vous porteriez bien à la ville et nous n'aurions pas profité de vos rêveries de campagne, soyez malade tant qu'il vous plaira, je m'en consolerai pourvu que votre esprit se porte aussi bien et qu'il nous donne toujours d'aussi agréables nouveautés.

 

Je n'ai eu garde de dire au Ciron ce que je pensais de lui parce que sur l'avis que vous m'aviez donné qu'il s'enflait aisément il était à craindre qu'il ne submergeat cette province et qu'il n'y fit un horrible dégat."

 

 

 

CLEANDRE AU ClRON 

 

 ODE.

 

 

Petit fleuve, Onde pélerine

Qui va parcourir l'Univers

Soit le Héraut de tant de vers

Que j'ay fàits pour mon Héroïne

 

Va faire sonner dans ton cours

Jusqu'où le bel astre se couche

Tout ce que ma lire et ma bouche

Ont chanté depuis tant de jours.

 

Va t'en de grace faire entendre

jusqu'où vont l'amour et 1a foy

Et que Silvie a pu sur moy

Tout ce qu'on peut sur un coeur tendre

 

Dy les peines et le soucy

Que me coûte cette inhumaine

Et que le nouveau Monde apprenne

Tout ce que j'en ay dit ici.

 

Ne lave ny côte ny rive,

Ne passe par aucun endrets

Qui ne soient instruits des atrets

Qui tiennent mon Ame captive

 

Que le Mince et que l'Eridan

Que le Fleuve à l'Onde dorée

Scachent comme elle est adorée

Sous le Ciel du Monde galan.

 

Apprens au Tybre, apprens à l'Hebre

Que tu verras en pleine Mer

Qu'il n'est point sur le flot amer

De beauté qui soit si célèbre

 

Dy leur qu'il n'est rien de pareil

Et que sur l'un et l'autre Monde

Sylvie y paroit sans seconde

Aussi seule que le Soleil

 

Mais dy leur aussi que l'ingrate

N'a nulle tendresse de coeur,

Qu'il n'en fut jamais un si dur

Du Danube  jusqu'à l'Euphrate

 

Que les maux les plus furieux

Que l'on sent pour elle à toute heure

Et les chagrins que l'on endure

Font quelque plaisir à ses yeux

 

Qu'elle a d'agréables malices

Que ses Amans n'évitent pas

Et qu'ils trouvent dans ses appas

Et des peines et des délices

 

Que ses graces et sa fierté

La font si sévère et si belle

Qu'on ne scait qui prévaut en elle

Ou la rigueur ou la beauté.

 

Dy leur enfin que l'inhumaine

Fait par cent supplices divers

Gémir Cléandre sous ses fers

Et qu'elle se rit de sa chaîne

 

Que ce dolant infortuné

Pressé d'un amour infinie

Va faire à la fin de sa vie

Le coup d'un amant forcené.

 

En un mot, que sa destinée

Le va trouver au désespoir

Si les Dieux ne font leur devoir

A réduire cette obstinée

 

Qu'on yra dire à nos Neveux

Les maux qu îl a souffert pour elle

Et qu'il est mort aussi fidelle

Comme il a vécu mal‑heureux.

 

Hélas ! Il n'y eut point de réponse, ou tout au moins le Mercure galant n'en donne point. Ce joli "poulet" qui fait intervenir l'Ebre le Tibre, l'Euphrate laissa la belle Demoiselle d'O indifférente, ou l'exapéra peut-être ; on se trouvait alors peu avant Pâques et elle était davantage orientée vers de pieuses pensées. Benech de Cantenac changea alors de style et lui envoya des stances Premières lamentations de Jérémie en paraphrase, puis un magnifique Alleluya, bien plus de circonstance. Et le Ciron dut oublier ces beaux vers.

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

Anne-Marie CLIN-LALANDF, Recherches sur le Mercure Dolant (1678) roman attribué au poète bordelais./ean Benecb de Cantenac (vers 1630 ‑ 1714), thèse de doctorat de 3e cycle de littérature française présentée devant l'Université de Bordeaux III, le 2 octobre 1982, 213 p.

 

Le Mercure dolant, Bordeaux, 1678, fac-simile, Presses universitaires de Bordeaux III, 1984.

 

Robert AULOTTE, Les Marguerites de Cantenac, University of Exeter Press, 1989.

 

Pierre COUDROY de LILLE, L'Iris de Benech de Cantenac identifiée, Revue archéologique de Bordeaux, 1998.

 

 

 

 

Texte paru dans les CAHIERS du BAZADAIS

N° 130    3ème trimestre 2000.

 

Publiés par les AMIS du BAZADAIS

Hôtel MAUVEZIN

Place de la Cathédrale

B.P. 34  33430 BAZAS.

 

Placé sur le site en octobre 2001

Avec la permission de M. Jean Etienne BIBES

Président des AMIS du BAZADAIS

 


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Réalisée le 10 octobre  2001  André Cochet
Mise ur le Web le 15 octobre 2001

Christian Flages

Mise à jour le 7 août 2003

 André Cochet       

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